La sensorialité de survie selon Eliott
Dans le dernier épisode de Trouve ton Mouv’, j’ai reçu Eliott, 13 ans. Un parcours de vie hors norme : une naissance trois mois trop tôt, un diagnostic de TDAH, un syndrome de Gilles de la Tourette, puis un cancer à 10 ans. Sur le papier, ça pourrait faire peur. Mais ce qui m’a frappée en l’écoutant, en tant que psychomotricienne, c’est à quel point son corps a été, à chaque étape, son premier outil de régulation. Bien avant de connaître le mot « psychomotricité », Eliott en pratiquait déjà les fondamentaux, à sa manière, pour tenir bon.
Une entrée dans la vie marquée par l’urgence
Eliott est né à 27 semaines d’aménorrhée, trois mois en avance, dans un contexte de prééclampsie sévère chez sa mère. Trois mois de néonatalogie pour démarrer la vie : c’est, déjà, un corps qui apprend à survivre dans un environnement médicalisé, loin du cadre sensoriel rassurant qu’offre habituellement la fin de grossesse et les premiers jours en maternité. On sait aujourd’hui combien cette période précoce façonne durablement le rapport au corps, au toucher et à l’enveloppe corporelle.
Un cerveau qui va plus vite que le corps
Vers 7 ans, en CE1, un bilan révèle un profil de Haut Potentiel Intellectuel associé à une hyperactivité. À l’école, Eliott finit ses exercices trop vite, raisonne trop rapidement, et oublie parfois des consignes en cours de route. C’est une configuration fréquente chez les enfants HPI-TDAH : une pensée qui galope, un corps qui doit suivre le rythme sans toujours y arriver. Sa mémoire impressionnante, sa rapidité de raisonnement, son goût pour les constructions complexes racontent un enfant dont l’intelligence cherche constamment à s’incarner.
Quand le corps s’exprime malgré lui
À 8 ans, des tics apparaissent : bruits, haussements d’épaules, mouvements du cou et des doigts. Le diagnostic de syndrome de Gilles de la Tourette tombe après plusieurs consultations, à Dijon puis à Paris. Eliott choisit, avec sa famille, de ne pas prendre de traitement : les tics s’atténueront progressivement d’eux-mêmes. D’un point de vue psychomoteur, le tic est une expression motrice involontaire, un débordement du tonus que la volonté ne contrôle pas. Voir un enfant composer avec cette expression du corps, sans la combattre frontalement, est déjà une forme d’acceptation et de régulation rare à cet âge.
Le cancer, et la sensorialité de survie
À 10 ans, Eliott découvre une boule sur sa cuisse, presque par hasard. Le diagnostic est rapide : un cancer des tissus mous, une forme rare. S’ensuivent des cures de chimiothérapie longues, marquées par des nausées et des vomissements.
C’est ici que son témoignage devient, à mon sens, le plus précieux pour nous, professionnels du corps. Eliott raconte que l’odeur et le goût de l’hôpital lui étaient à ce point insupportables qu’ils déclenchaient à eux seuls des vomissements. Pour s’en protéger, il a développé ses propres stratégies : respirer uniquement par le nez pour filtrer l’air, par exemple. Une régulation sensorielle inventée seul, en situation de détresse, pour reprendre un minimum de contrôle sur ce qui entre dans son corps.
Il évoque aussi un épisode de dissociation marquant, lors d’un soin imposé : l’impression de sortir de son corps, de s’observer depuis le plafond. Ce mécanisme de défense, bien connu en psychotraumatologie, illustre combien le corps peut se mettre en retrait quand la situation dépasse ce qu’il est possible d’intégrer consciemment.
Face aux piqûres réalisées à l’hôpital, Eliott décrit une résistance physique intense : hurlements, lutte, un tonus qui monte en flèche, contrairement aux soins à domicile qu’il vivait sans difficulté. Le même geste médical, selon le contexte sensoriel et émotionnel, ne produit pas la même réponse corporelle : c’est tout l’enjeu de la régulation tonico-émotionnelle, ce lien permanent entre ce que l’on ressent et la tension que l’on porte dans ses muscles.
Pour tenir le temps, très long, des journées d’hôpital, Eliott s’évadait dans les jeux vidéo et les vidéos en ligne, parfois huit heures par jour. Une forme d’évitement sensoriel et psychique tout à fait compréhensible, qui lui permettait de déplacer son attention loin de l’environnement hospitalier.
Le retour à la vie
La chimiothérapie a été efficace au point que la tumeur, devenue trop petite, n’a même pas eu besoin d’être opérée. Eliott a fêté la fin de son traitement en musique, autour d’une raclette.
Aujourd’hui, il passe des IRM de contrôle tous les 4 à 6 mois et devra attendre encore cinq ans avant d’être considéré comme officiellement guéri. Il a réintégré le collège normalement, après une année de CM2 suivie à domicile. Sur le plan sportif, il a dû abandonner le handball à cause de la fatigue, mais pratique désormais le tennis, la boxe et la musculation : des disciplines où il retrouve, à sa façon, un tonus qu’il choisit cette fois-ci lui-même, plutôt qu’un tonus imposé par la peur. Il s’engage aussi dans des événements associatifs avec « Sourire à la vie« , pour sensibiliser d’autres jeunes à la maladie.
Quant à l’avenir, Eliott exclut catégoriquement de travailler un jour à l’hôpital : les souvenirs sensoriels, bruits et odeurs, restent trop marqués. Il se projette plutôt vers les forces secrètes ou l’armée, en quête d’action et de terrain. Une trajectoire qui ne surprend pas : après avoir dû apprendre à maîtriser et canaliser son corps dans des conditions extrêmes, il cherche aujourd’hui des cadres où cette maîtrise devient une force, et non plus une nécessité de survie.
Le point de vue de la psychomot
Ce qu’Eliott décrit n’est pas anecdotique : c’est une régulation tonico-émotionnelle à l’œuvre en temps réel. Quand un enfant impose son propre rythme respiratoire pour filtrer une odeur, ou contracte tout son corps face à une piqûre, il met en place, sans le savoir, des stratégies de protection sensorielle très proches de celles que nous travaillons en séance de psychomotricité.
Pour les parents et les professionnels qui accompagnent un enfant en parcours de soin, trois repères peuvent aider : laisser à l’enfant une marge de contrôle sur son corps, même minime, comme le rythme de la respiration ou la position ; ne pas chercher à faire baisser à tout prix un tonus très élevé pendant le soin, car il joue parfois un rôle protecteur ; et accueillir une éventuelle dissociation sans alarmisme, comme un mécanisme de défense et non comme un trouble en soi. Le rôle du psychomotricien, dans ces moments, est d’aider l’enfant à retrouver progressivement une présence apaisée à son propre corps, à son rythme.
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